21/10/2026
ETS 2 : la tribune du président de l’AFIEG dans «Les Echos »
Signal-prix carbone : « La France se prépare à un Waterloo »
Les Echos - Publié le 20 oct. 2026 à 12:00
En 2028, le mécanisme européen ETS 2 doit étendre le prix du carbone au chauffage et au transport routier, avec à la clé une hausse sensible des factures de gaz et de carburants. Problème : la France n'a toujours pas transposé la directive dans son droit national, un retard qui prive l'Etat de recettes et les consommateurs de tout accompagnement, selon Géry Lecerf, président de l'AFIEG.
La France a un problème avec le signal-prix carbone. Régulièrement, elle se lance dans la fiscalité comportementale, appliquant les principes de l'économiste britannique Arthur-Cecil Pigou sur la taxation des externalités négatives.
Dernier épisode en date, la contribution climat énergie qui consistait à inclure un prix du carbone dans les taxes sur la consommation d'énergies fossiles (les fameuses accises sur le pétrole et le gaz), induisant une hausse de ces taxes.
Résultat : un pays sens dessus dessous avec la crise des « Gilets Jaunes » (dont on observe actuellement de fortes résurgences) et une trajectoire de hausse finalement mise au congélateur en 2018. Depuis, la cause fondamentale de cette insurrection a fait l'objet de nombreuses études et, sans surprise, c'est le manque criant d'accompagnement des publics les plus affectés (grâce d'ailleurs aux recettes dégagées par la taxe) qui avait mis le feu aux poudres.
ETS 1 et 2 : une logique d'incitation économique
Pigou out donc. Place à Ronald Coase, un autre économiste d'outre-Manche. Il est quant à lui le père des marchés carbone fondés sur l'acquisition de droits à polluer (les fameux quotas carbone) dont procède par exemple le fameux ETS (European Trading Scheme), instrument principal de la politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) en Europe.
La grande industrie y est soumise depuis de nombreuses années à travers l'ETS 1. Ce mécanisme doit être étendu en 2028 aux secteurs du transport routier, au chauffage des bâtiments résidentiels et tertiaires et à la petite industrie, soit 53 % des émissions de CO2 françaises. C'est ce qu'on appelle communément l'ETS 2, fondé sur une directive européenne adoptée en 2023 par les Etats membres et qui doit s'appliquer à partir de 2028.
Comme pour son grand frère l'ETS 1, on se situe ici dans une logique d'incitation économique : ces quotas donneront le droit d'émettre des GES et ils seront échangés sur un marché dédié (dès 2027) avec des garde-fous - en cours de renforcement - pour éviter une envolée de leur prix.
Waterloo du signal prix carbone
La difficulté c'est que, contrairement à une majorité de ses homologues, la France n'a pas du tout transposé la directive, ce qui aurait pourtant dû être fait il y a plus de deux ans, dans un environnement politique plus propice. Résultat des courses, à quelques mois de la présidentielle, on imagine assez mal le gouvernement et le parlement se mettre d'accord pour adopter un texte de transposition de l'ETS 2 dans notre droit interne.
Et on imagine encore plus mal le gouvernement nouvellement en place en mai 2027 en faire une des têtes d'affiche des fameux « cent jours. » C'est donc à un Waterloo du signal prix carbone auquel on va assister. Certes, dans le contexte actuel, il est extrêmement compliqué - voire impossible - de pousser une mesure qui accroîtra fortement les factures de produits pétroliers et de gaz. En ce qui concerne le gaz, la hausse des factures pourrait se situer entre 9 et 15 euros par mégawattheure. Et alors même que ces dernières sont déjà peu épargnées par le contexte géopolitique et que d'autres hausses se dessinent. Sachant enfin que Bercy rechigne à baisser l'accise sur le gaz à hauteur de la part correspondant à la contribution climat énergie.
« La France a raté le coche et se retrouve dans la pire des situations. »
Toutefois, ce n'est pas qu'une affaire de courage politique face à des hausses de factures, mais de pédagogie et d'opportunisme : en montant dans le bateau de l'ETS 2, la France devrait percevoir plus de 7 milliards par an issus de la vente des quotas. Une telle somme pourrait être utilisée à bon escient - qui plus est dans un contexte budgétaire tendu - pour financer la transition des consommateurs les plus affectés, professionnels comme résidentiels, et soutenir l'électrification qui semble faire consensus politiquement.
Cela tombe bien, l'administration aurait dans ses tiroirs des schémas de soutien avec un ciblage précis. Une approche rationnelle donc, en mode judo. Le hic, c'est que pour toucher ces milliards, il faut avoir transposé la directive à travers un projet de loi dédié.
La France a donc raté le coche et se retrouve dans la pire des situations : elle encourt des amendes pour non-transposition, les consommateurs ne sont pas en mesure d'anticiper ce nouveau coût du carbone ni de s'y préparer intelligemment, les aides qui auraient pu leur être destinées ne sont ni prêtes, ni financées, et les fournisseurs d'énergie, qui sont supposés agir pour le compte de leurs consommateurs sur le marché des quotas, ne savent pas à quel saint se vouer.
Waterloo, morne plaine.
Géry Lecerf est président de l'Association française indépendante de l'électricité et du gaz (AFIEG).